Cela s’est presque imposé à nous en constatant leur présence dans nos groupes. Notre choix réside dans notre volonté de particulariser et professionnaliser notre approche vis-à-vis de ces personnes.
A des niveaux très différents, plusieurs arguments nous motivent :
- Une justice plus humaine
- S’inscrire dans la complémentarité
- Reconnaitre le statut différent de l’auteur et de la victime
- Un préalable à une demande volontaire d’une prise en charge thérapeutique
- Les hommes violents sont des hommes tout simplement
Une justice plus humaine
En s’inscrivant très tôt dans le sillon des Mesures Judiciaires Alternatives, Praxis veut défendre l’idée d’une justice moins violente. Une justice qui n’augmente pas les risques de désocialisation et de marginalisation par une sanction pénale ou carcérale. Nous voulons défendre une vision humaine de la justice ; certains diront peut-être une vision humanitaire voire humaniste ! Il nous semble que cette vision de la justice est particulièrement appropriée dans le cadre des violences conjugales. Il doit y avoir la préoccupation de la sanction (le rappel fort des interdits, de la loi), soit. Mais la victime attend souvent de la justice des solutions en terme de réparation ou des solutions pour éviter la récidive. La victime attend de la justice une réponse qui à la fois la protège, remet de l’ordre dans les rapports conjugaux mais qui en même temps préserve l’existence et l’équilibre précaire du couple et de la famille. Surtout s’il y a présence d’enfants.
S’inscrire dans la complémentarité
Nous souhaitons nous inscrire en complémentarité avec ce qui existe déjà aujourd’hui. Des prises en charge individuelles existent dans les centres de santé mentale par exemple. Des aides adressées aux femmes victimes de violences et aux enfants témoins ou victimes de violences existent. Ces aides sont absolument nécessaires et doivent être soutenues. Nous ne pourrions sans doute pas faire mieux, ni autrement que les professionnels de terrain qui depuis des années travaillent au quotidien, aux côtés de ces victimes. Nous pouvions apporter une réponse innovante et, à nos yeux, essentielle en proposant un travail de groupe aux auteurs de violences conjugales.
Reconnaitre le statut différent de l’auteur et de la victime
Avec des collègues québécois, nous partageons le postulat selon lequel dans la violence conjugale, les 2 partenaires ne peuvent pas être mis sur un pied d’égalité face à cette violence. Si les 2 membres du couple sont impliqués, concernés par l’interaction, par le processus qui conduit le couple à la violence, seul l’un des deux passe à l’acte et frappe. Prendre à part l’auteur des violences et entamer un travail de responsabilisation par rapport à ce passage à l’acte, c’est reconnaitre le statut différent de l’auteur et de la victime au sein du couple. Cela nous semble un préalable à une éventuelle prise en charge thérapeutique du couple.
Pourtant, rien n’est ni blanc ni noir. Rien n’est simple. Un couple où la violence apparait est un couple où il y a souffrance et douleur de part et d’autre. Nous devons également accepter d’entendre la souffrance, la douleur qui se cache derrière les gestes de l’auteur. Aussi étrange que cela puisse paraître, des gestes de violences peuvent aussi cacher des sentiments d’amour, des gestes d’amour qui ne peuvent se dire tellement ils représentent un danger pour l’auteur des violences.
Un préalable à une demande volontaire d’une prise en charge thérapeutique
Rares sont les auteurs de violence conjugale qui prennent l’initiative de se faire accompagner ou de s’impliquer dans une démarche thérapeutique. La contrainte est souvent bien présente et se décline sous diverses formes : contrainte judiciaire, contrainte du ou de la partenaire (« Si tu ne fais pas quelque chose pour que tes comportements de violence cessent, je m’en vais ! »), de la belle-famille, des amis (« Tu ne peux pas continuer ainsi ! »). Les participants qui nous sont envoyés par la Justice manifestent parfois plus de résistances que les « volontaires ». Ils n’ont pas le sentiment d’avoir posé le choix de suivre le travail de responsabilisation. Toutefois, nous avons constaté que dans quelques cas, le travail de responsabilisation pouvait constituer un déclencheur, une expérience positive qui permet à la personne d’accéder à une démarche thérapeutique volontaire.
Les hommes violents sont des hommes tout simplement
Loin de nous l’envie de développer un discours démagogique, justificatif ou permissif. Au cours des différents groupes que nous avons animés, nous avons observé des caractéristiques communes aux hommes auteurs de violences. Ces caractéristiques psychosociales nous ont également motivés à poursuivre notre travail.
Nous avons régulièrement rencontré des hommes auteurs de violences dans leur couple qui eux-mêmes avaient vécu des violences physiques ou symboliques dès leur plus jeune âge. Les ruptures brutales avec l’environnement familial, le sentiment d’abandon, les placements précoces en institutions, le sentiment de dévalorisation, l’absence de reconnaissance, ...etc sont des vécus fréquemment entendus.
C’est comme si cette expérience de vie créait chez la personne une impossibilité de faire confiance, de donner, de se lier. En même temps cette expérience de vie crée un énorme besoin de reconnaissance, d’amour. La peur de l’abandon et le besoin de contrôler (l’autre, l’environnement) sont les failles où s’installe la violence.
Nous prenons immédiatement la précaution de dire que nous n’avons mené aucune étude statistique à ce propos et qu’il serait rapide et erroné de notre part de laisser croire à des relations de cause à effet un peu simplistes. Nous nous contentons de partager avec vous des observations nées de notre pratique.
Nous constatons également une très grande difficulté à percevoir, nommer et verbaliser les émotions ressenties. Nous observons comme un rétrécissement du champ des émotions. Des sentiments très différents comme la tristesse, l’angoisse, le doute, le désir, la méfiance, ... sont rapidement traduits (réduits) en termes de colère, de haine, de rage.
Enfin, nous avons pu également observer le lien fréquent qui existe entre les violences et l’alcool. L’alcool est parfois utilisé inconsciemment pour se mettre en « état de violence », en état d’exprimer avec des actes ce qui semblent impossible d’exprimer en mots. Parfois l’alcool est utilisé pour calmer la colère, noyer les émotions. C’est alors un cercle vicieux qui s’installe, la consommation excessive du mari provoquant souvent des frictions dans le couple ou la famille. Ces conflits vécus comme inacceptables provoquent le passage à l’acte ; celui-ci renforçant la surconsommation de l’auteur. Il nous semble aussi que la surconsommation de certains médicaments peut constituer un signal d’alarme.